histoire litteraire/Le Sage/Théâtre espagnol

Après la publication d'un recueil hellénistique en 1695 Les lettres galantes d'Aristénète, Alain René Le Sage fait paraître en 1700, sous couvert d'anonymat , lopedevega

sa traduction de deux auteurs castillans : Francisco de Rojas pour Le traitre puni et Lope de Vega pour Don Felix de Mendoce.

Ce volume comporte une préface qui se veut de portée plus générale. S'y trouve opposée la sécheresse de l'intrigue du théâtre français au merveilleux de l"intrigue du théâtre espagnol.

Elle vise, selon l'auteur, les chofes dont il eft abfolument neceffaire que le Lecteur foit instruit . Nécéssité d'instruction qui semble avoir tourné court. Le livre n'eût guère de succès. La représentation, sans doute espérée, d'au moins l'une des pièces proposées ne se produisit pas .

C'est seulement deux ans plus tard ( 1702) qu'une adaptation de Le Point d'honneur de F. de Rojas sera donnée à la Comédie Française, mais retirée après deux représentations.

Introduction à la préface du Théâtre Espagnol de Le Sage. lire la suite pages 2 et 3

 

 

Préface au Théâtre Espagnol *

CE n’eft point pour prévenir le Public en faveur de cette Traduction, que j’ay recours à une Préface , c’eft uniquement pour luy faire connoître mon deffein, qu’il ne peut découvrir par la lecture feule de cet Ouvrage. Tout le monde doit convenir que le Theatre François eft parvenu pour la pureté des mœurs, à un point de perfection inconnue aux autres Nations; on n’y peut rien ajouter touchant la politeffe, la douceur & les beautés de l'élocution.lesage alain rene le theatre espagnol/préfaceTous les differens caracteres du ridicule y font peints avec des couleurs tres - vives & très - réjoüiffantes ; & fur ce fujet il femble qu’il ait confervé une fécondité qui ne s' épuife point: mais il faut avoüer auffi qu’on y voit une fechereffe d’intrigue étonnante; & je ne comprens pas pourquoy avec toute la delicateffe & tout le bon goût que nous avons, nos Auteurs, & les meilleurs mêmes,ont  négligé ce qui fans conteftation doit eftre réputé l 'ame & le principal fondement de toute l’acfion dramatique

  Je ne craindray point d’avancer que les Efpagnols en ont mieux jugé que nous, & qu’ils font nos maîtres a imaginer & à bien conduire une intrigue.Ils fçavent expofer leur fujet avec un art infini, & dans le jour le plus avantageux. Ils joignent à cela des incidens fi agréables, fi furprenans, & ils le font avec tant de variété , qu’ils paroiffent auffi inépuifables fur cette matière, que nos François le font fur la diverfite des caractères ridicules. Ce n' eft pas tout, les Pièces Efpagnoles font remplies de contre-temps ingénieux , de contrariétés dans les deffeins des Acteurs , & de mille jeux de Theatre qui reveillent à tout moment l’attention du fpectateur. Enfin leurs intrigues ont prefque toutes du merveilleux ; mais ce merveilleux ne donne pas dans le fabuleux & le romanefque, & comme ils le ramènent toujours au vrayfemblable par les régles de l’art, il fait un admirable eftet fur la scène.

  Nos François ne connoiffent point ces beautés, il ne paroît pas du moins qu’ils les ayent affés recherchées dans les Pièces qu’ils n'ont pas copiées ou imitées des Efpagnols. Il est vray, que l’imagination de ces derniers prend fouvent l’effor au delà des juftes bornes de la vray-femblance & de la raifon ; mais il me femble qu’en laiffant ce qu’ils ont d’outré, on pourroit les imiter en ce qu’ils ont de brillant & d’ingenieux, de par ce moyen rendre nos Pièces de Théâtre plus parfaites, en ajoutant les beautés qui nous manquent, à celles que nous poffedons déja.

  Voilà ce qui m’a fait entreprendre cette Traduction : je la donne au Public pour effayer fon goût; s’il n’est pas content de ce volume, il me fçaura gré de ne luy en pas donner davantage; s’il le reçoit avec quelque plaifir, je feray inceffamment imprimer d’autres Pièces qui ne feront pas plus mauvaifes que celles-cy , de toujours dans le mefme deflein d’encourager nos Auteurs à s’attacher plus qu’ils ne font à l' intrigue de leurs Poèmes ; par la ils rendront plus vif le plaifir que nous prenons aux fpectacles.

  Suppofé que la decifion du Public me foit favorable, je me propofe de parler dans la fuite des Auteurs Efpagnols ,  de faire connoître les obligations que nous leur avons de nous avoir fourni les intrigues de quelques-unes de nos meilleures Comédies ; mais je ne veux dire icy que les chofes dont il eft abfolument neceffaire que le Lecteur foit inftruit.
  Je ne me fuis pas fait une religion de traduire à la lettre; les Efpagnols ont des façons de parler que l'on ne me blâmera pas d’avoir changées. Tantoft ce font de ces figures outrées, qui font un galimatias des termes pompeux , de Ciel, de Soleil,  & d’Aurore; & tantoft ce font des faillies du Capitan Matamore, des mouvemens rodomonts, qui ne laiffent pas véritablement d’avoir de la grandeur ou de la force; mais qui font trop oppofés â nos ufages, pour pouvoir eftre goûtés des François. J’ay donc adouci tout ce qui m’a paru trop rude; mais je n’ay pas travefti mes Acteurs à la Françoife, comme de célèbres Auteurs qui en ont fait des Erafte ou des Clitandre dans quelques Pièces Efpagnoles qui ont efté reprefentées fur nôftre Theatre. J’en ay fait des Rodrigue & des D. Diegue qu’on reconnoîtra toujours à leur manière de penfer ou de parler, pour eftre nez fous un autre Ciel que le noftre.
   Comme les Efpagnols n’obfervent ny l’unité de lieu, ny la règle des vingt-quatre heures, & qu’a leurs figures outrées près, il n’y a proprement que cela qui nous bleffe dans leurs Comédies, j'ay gardé un milieu entre les libertés de leur Theatre, & la feverité du noftre. Quand je ne puis, fans fupprimer des incidens agréables, consommer l’action en un jour; je prens deux jours : mais cela ne va pas plus loin. Pour l’unité de lieu, il eft impoffible de la garder, fans ofter le merveilleux, & fans tronquer les intrigues, qui font, à .mon fens, comme je l’ay déjà dit, la plus ingenieufe & la plus noble partie de l’action dramatique.
  J’avoue .que lorfque nous voyons une Comedie qui commence en un Royaume, & qui finit dans un autre, nous avons raifon de nous révolter contre  une pareille licence; & il m’a femblé qu’un Traducteur pouvoit fe difpenfer de la refpecter, & prendre celle de partager en cinq Actes leurs Pièces qui n’en ont ordinairement que trois. Je mets la Scène de ces fortes de Pièces dans une Ville, où à la vérité cette Scene change de lieu, quand l’intereft  des Acteurs & l’action le demandent; mais pourvu que ces changemens foient bien ménagés, & que le fpectateur en foit averti, je fuis perfuadé que c’elt une fauffe délicatelfe de les trouver mauvais, & qu’en dépit d’Ariftote & de noftre Tribunal dramatique qui les condamnent, ils ne fçauroient nous rebuter.
  Quand l’action intereffe, on fuit les Acteurs fans s’en appercevoir, & j’en donne deux exemples, un dans le genre héroïque, & l’autre dans le comique. Dans le Cid, nous allons volontiers avec Rodrigue du Palais du Roy chez Chimene; et la fituation de cette Scene, quoy qu' elle soit contre noflre ufage, nous fait trop de plaifir pour en feavoir mauvais gré à l’Auteur. Dans la Comedie du Menteur, apres nous eftre divertis aux Thuilleries des menfonges de Dorante, nous le fuivons fans peine à la Place Royale, parce que fon caractere nous divertit, & que l’intrigue commence à nous attacher.
   Je diray en fmiffant, fans fortir du refpect qui eft dû à nos règles, que je veux croire fort judicieufement établies, puifque nos plus grands hommes les ont inviolablement obfervées,que tant qu’un Auteur gardera l’unité de lieu, il ne nous offrira que des intrigues très médiocres; & je crois qu’il plaira moins au Parterre par le mérite de cette fervitude qu’il fe fera luy-même impofée, qu’il ne luy plairoit par la reprefentation d’un grand nombre d’incidens & de contretemps agréables, que l’incommode & gênante unité de lieu luy aura fait fupprimer.
Et par là il oftera toujours à fes Poèmes plus de beautés,qu’il ne leur en pourra donner d’aillleurs.

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* L'espace d'une préface, il a paru possible de prélever la graphie originelle du texte imprimé, sans pour autant tomber dans le format image.

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Cette préface se trouve également, avec l'orthographe moderne , dans un numéro de la revue Europe, le théâtre espagnol du siècle d'or (2012), pp164 à166.


 

 

Date de dernière mise à jour : 06/04/2019